Clac, clac clac! Oh quel bruit merveilleux! j'ai toujours détesté être une fille. On intéresse personne en tant que gamine. On est pas la fierté de son père et on est le désarroi de sa mère.Mais là. Tout à coup, mes treize années d'incompréhension prenaient un sens. Les talons. Le droit de porter des talons. Voilà pourquoi j'étais née fille.
Ma mère venait de me les acheter. J'avais mes règles depuis trois jours, alors j'ai reçu une gifle et des chaussures. C'était donc ça être une femme? Des baffes et des cadeaux? Bon normalement, je n'étais pas autorisée à les mettre en dehors des grandes occasions. Mais la tentation était trop forte et les grandes occasions chez moi, il n'y en avait pas. mes parents m'ignoraient, alors ils ne m'ont pas vue jouer à la dame sur le trottoir, devant l'épicerie familiale.
J'étais intimidée. Je marchais tête baissée, les yeux plantés dans ces trésors vernis. Et ce bruit divin. Il y avait de la sensualité, de l'assurance, de la maturité, dans ces pas là. Tout ce que je n'étais pas bien sûr, mais que je voulais être. Le contraire de ma mère en somme. Pauvre femme. Elle avait un tel talent pour faire les mauvais choix et rendre sa vie insipide. Elle m'inspirait un sentiment étrange que je n'ai identifié que bien plus tard. Du mépris, voilà ce qu'elle provoquait en moi. Pas de pitié ou d'indifférence non, une sorte de dégoût froid. Ne pas avoir de chance dans la vie est une chose, mais épouser une ordure en est une autre. Elle n'a pas pu se tromper sur lui. Elle savait. On ne devient pas comme lui, on est comme ça au commencement. Avec le temps mon père a simplement entretenu sa bêtise et sa mechanceté jusqu'à devenir ça. Ce sac de graisse que je détestais.
J'étais là, à effectuer mes aller et retour sur le bitume, oubliant presque mon impureté, quand mon père m'a indiqué avec sa finesse habituelle, que déambuler ainsi, était digne -"de la plus pute des catins" et qu'il fallait que j'aille livrer Madame Checroun "la riche bonne femme juive" à quatre rues de là.
Si quelque chose me débectait, c'était bien d'aller porter les provisions aux gens. Au delà de me pourrir le dos sous le poids des denrées, c'était l'angoisse d'entrer chez eux. Je me sentais en terrain ennemi, prise au piège dans dans un vestibule triste. C'est toujours déprimant chez les autres. Je les trouvais moches leurs photos, moche leur déco, moche leur vie. Et l'odeur, étrangère, une menace permanante. J'avais toujours cette peur vicérale d'être coincée là à jamais. Je sais; ridicule. Mais l'insécurité est dans mes gènes. Et puis il fallait dire "bonjour" ,une torture. Je rêvais de déposer les paquets devant la porte, de frapper, et de dévaler les escaliers à toute blinde pour ne surtout plus être confrontée aux bonjours écorchés dans les vestibules tristes des gens moches.
Je vivais cela de façon systématique, excepté avec madame Checroun. Elle était vieille, chez elle ça sentait le sursis, son entrée me filait la nausée, mais je l'aimais bien. Elle passait son temps à me dire que j'étais mal fagotée, maigre comme la viande de 14-18 mais elle était vraie au milieu de son salon. Elle s'intéressait à moi, connaissait mon prénom et ma fâcheuse tendance à me manger les doigts jusqu'à ce que mes ongles menacent de ne pas repousser. Elle vérifiait presque à chaque fois. Et quand mes mains ressemblaient à des moignons, elle sifflait: -"Tss..aucun homme ne voudra gâcher une bague sur ce doigt là". Alors c'était plutôt une bonne nouvelle cette visite à mon engueuleuse officielle. D'autant que cela me permettait de rester encore un peu dans ma peau de dame. Peut-être qu'exceptionnellement, madame Checroun oublierait mes mains de lèpreuse et s'émerveillerait devant mes chaussures divines.
j'étais à cette dernière pensée, quand mon père me ramena instantanément à la réalité avec un: -" Oh! y a queq'chose que t'as pas compris ou t'as besoin d'un coup de pieds au cul pour t'y mettre?"
En courant je suis allée chercher la cagette dans l'arrière boutique et j'y ai trouvé ma mère qui pleurait. J'aurais jamais cru qu'elle savait encore faire ça. Mais ça m'a touchée; une douleur sourde en moi, comme si tout à coup elle était redevenue..quelqu'un. J'ai dit: -" ça va pas?" Elle s'est aussitôt ressaisie, s'est essuyée les yeux, a tenté un sourir et m'a répondu en secouant la tête vigoureusement, comme une vache qui veut évacuer les mouches: -" mais non! qu'est ce que tu vas chercher? je me suis cognée et ça m'a surprise! Aller, dépêche toi, tu sais que ton père n'aime pas répéter!" Mon père n'aimait rien.
Sur le chemin je me suis demandée ce qui avait bien pu la faire pleurer. Pas son mari, c'était certain. Il lui aboyait dessus, la traitait en esclave,l'humiliait, mais déclencher une émotion en elle, jamais. Moi oui. Une fois. Je me baignais dans une rivière, j'avais six ans, je nageais bien, loin, loin. Et puis la fatigue, mes bras ne voulaient plus me faire avancer, ni retourner, ma respiration était devenue aléatoire, tout en moi s'emballait, le paysage s'effaçait.Et puis rien. Le silence. Le silence et puis des cris, d'abords lointains, puis de plus en plus présents.Des coups aussi, sur ma poitrine. J'avais l'impression d'être un polochon au milieu d'une bataille et ça m'a fait rire. Oui je suis revenue de la mort en riant. Et ma mère pleurait. Quand j'ai ouvert les yeux, je l'ai vue, le visage déformé par la panique. Nos regards se sont croisés et elle s'est arrêtée. Simplement. Plus un sanglot, plus un cri. L'apathie. De ce jour je ne l'ai plus jamais vue verser une larme, même pas au décès de sa mère. elle a juste dit: -" ma mère est morte" Moi j'ai eu un tremblement, c'était la première fois qu'une personne que je connaissais disparaissait. Avec le recul, je me demande si c'était le chagrin ou la prise de conscience brutale qu'on est pas immortel, qui a provoqué ce spasme. En tout cas je n'ai rien déceler de différent dans le comportement de ma mère lorsqu'elle nous l'a annoncé. elle a semblé nous informer, rien de plus.
D'où l'étrangeté de cette scène dans l'arrière boutique. Qu'est ce qui avait pu la sortir de ce marasme, de cette non-vie en elle? Même les chiens pleurent, même mon père pleurait parfois! Elle, non. Mais là, oui. Et ça m'a fait du bien; à cet instant, je l'ai aimée. Je lui en voulais tellement aussi. Grâce à elle, ma vision de la vie n'était pas reluisante. Du haut de mes treize ans, elle me paraissait déjà longue et ennuyeuse, mais avec cette femme pour model, mon futur s'annonçait grostesque. Je n'étais en rien suicidaire, simplement je me persuadais qu'en regardant ce qui m'attendait, je ne pourrais jamais être plus malheureuse. Et cela avait plutôt bien fonctionné jusqu'ici.
J'étais à une rue de l'immeuble de madame Checroun et la cagette me cisaillait les doigts. j'ai dû faire une pause pour ne pas les perdre définitivement. Etonnant comme ils avaient gonflé et rougi. j'ai pensé: -"Aucun homme ne voudra gâcher une bague...Qu'il s'étouffe avec!! Ce dégénéré qui croit qu'il fera de moi son larbin!" Je souhaitais grandir vite, devenir une dame, mais pour exister,être respectée. Pas pour être affublée d'un mari pour qui je serais mieux que rien.
Une autre chose que j'appréciais beaucoup chez madame Checroun; le fait qu'elle habite au premier étage. Je peux vous dire que lorsqu'on est livreuse de provisions, payée aux soufflantes et à l'indifférence, c'est le genre de détail qu'on ne néglige pas. J'ai donc monté l'escalier, non sans une certaine satisfaction à savoir la fin de mon calvaire musculaire, proche. J'ai frappé vigoureusement, m'attendant à être accueillie avec un: -"Jeune fille, vous êtes fort peu élégante, vous ne dérogez pas à votre habitude!"
Mais lorsque la porte s'ouvrit, ce ne fût pas elle mais un garçon que je vis dans l'entrebaîllement. Je ne sais pas, j'ai dû ouvrir de tels yeux, ma mâchoire a dû lâcher avec une telle force, qu'il fût pris d'un grand éclat de rire. -"Eh bien quoi? t'as vu le bon Dieu?" m'a lancé la vieille dame. -"C'est David mon petit fils, ses parents me l'ont confié pour qu'il étudie la musique à Paris, il est violoniste." Le bonjour que j'ai lamentablement balbutié a bien failli lui déclencher un nouveau fou rire. Mais il m'a simplement débarrassée de la cagette et a disparu dans la cuisine. je n'avais jamais parlé au ciel de toute ma chienne de vie mais à cet instant j'ai scandé intérieurement: -" Si quelqu'un entend; veuillez me ramener une heure en arrière, que je puisse me briser la jambe!" Madame Checroun n'a regardé ni mes doigts, ni mes chaussures et m'a congédiée avec un merci, sans autre cérémonie.
A SUIVRE.. (pardon pour les fautes qui se sont certainement glissées deci delà)
bienvenue à toi, dans ce petit endroit rempli de n'importe quoi..des petites histoires de liberté ou des gros chagrins de vernis écaillé ou des riens du tout qui deviennent des affaires d'état..enfin des ptits bidules de filles quoi..