Elisa courait à toute allure se demandant à chaque enjambée d'où lui venait la force de faire encore un pas. Elle avait toujours été mauvaise en sport.
Au collège, elle était celle qu'on ne choisissait pas dans son équipe, celle qui, à la fin du partage des joueurs, était imposée au groupe de malchanceux qui perdait alors,sourire et conviction, avant même que le coup de sifflet de début de match retentisse. Elle était celle qui, comme un rituel incontournable,prennait toujours le ballon de basket en plein milieu de l'arête du nez,tournait de l'oeil et s'écrasait lamentablement au sol,n'ayant trouvé aucun bras compatissant pour ralentir sa chute.Celle qui se relevait, portée par les soupirs de mécontentement, les insultes et les gestes de découragement de son équipe, qui pouvait ainsi prétendre que le macth aurait connu un vrai suspens, sans "ce boulet", "cette bouffone" .Elle était celle qui sortait tête baissée, accompagnée par la même rengaine "pas d' bras, pas d' chocolat" que lui chantaient avec passion, les deux équipes à présent réunifiées.
Elle était celle qui sautait sous le cheval-d'arçons en gymnastique , celle qui se déboitait l'épaule au lancé de javelot, celle qui semblait faire un strike à la course de haies,celle qui était repêchée par les maîtres nageurs inquiets de ne voir remonter que le mannequin, celle qu'il fallait extraire du filet de volley ball après deux passes, celle dont il fallait chercher la dent,après un smatch qu'elle pensait récupérer au tennis. Elisa était celle là.Depuis toujours.
Mais aujourd'hui elle ne pouvait se le permettre. Elle ne cessait de se crier à elle même, " tu dois y arriver,t'as peut-être le temps, tu peux le faire!! Aller aller!!" Elle n'avait plus de salive, sa poitrine abritait un magma en fusion, ses cuisses avient proclamé leur indépendance, mais sa tête lui ordonnait de continuer. "Même si tu y laisses ta peau,jte jure que c'est un cadavre en plein sprint,que tes parents vont récupérer!".
Elle n'avait pas le choix, si elle flanchait, si son corps lui jouait le vaudeville habituel, ils mourraient; tous. Les rues défilaient, les gens s'écartaient, les voitures pilaient, les chiens la poursuivaient un temps, puis l'abandonnaient à une mission que, même eux, trouvaient vaine. Mais Elisa n'était plus de cette planète, jusqu'à ce qu'elle arrive enfin, elle resterait cette chose déformée par l'effort, ayant pour seuls alliés, le désespoir, la peur et la folie.
C'est alors qu'une autre voix se fit entendre. Une voix plus aigue, doucéreuse,une voix qui lui soufflait qu'elle avait le droit de s'arrêter, que personne ne pourrait lui en vouloir si elle n'avait pu aller jusqu'au bout, que c'était déjà un exploit d'avoir parcouru toute cette distance. Elle failli l'écouter, comme lorsqu'il y avait eu le "trimestre endurance" en sport. Cette même voix lui avait indiqué qu' un zéro dans cette matière ne descendrait pas trop sa moyenne, étant donné que ses notes en histoire, en français et en mathématiques étaient excellentes. Cette fois ci Elisa ne s'était pas faite prier et avait abandonné au deuxième tour de terrain, essuyant les moqueries de ses camarades et les menaces de son professeur.
La tentation de tout lâcher était très forte. C'est vrai; personne ne savait ce qu'elle était en train de faire, elle pouvait attendre que cela se termine,rester à l'abri et jouer la surprise lorsque l'horreur serait découverte. Elle ralentit alors son rythme, mais tout à coup les images réapparurent et la voix militaire se fit plus ferme encore: "c'est peut être la dernière fois de ta vie que tu fais le moindre effort, mais tu continues où tu auras trois cent morts sur la conscience!! c'est ça que tu veux? vivre avec ça le restant de tes jours?"
Cette auto-brimade lui redonna de l'élan et elle repartit de plus belle.Sa détermination grandissait et l'idée qu'elle était condamnée à courir comme cela à jamais, n'avait plus aucune espèce d'importance.Elle était hantée par les faits dont elle avait été témoin; ces deux garçons qu'elle avait aperçu quelque fois à la cantine, armés jusqu'aux dents, pénétrant dans le collège, à neuf heure cinq très éxactement.Elisa était certaine de l'heure car, ce matin là elle était arrivée en retard et les grilles de l'établissement étaient closes.Elle avait cours avec madame Maire, son professeur d'anglais.cette dernière tolérait les retards comme ses parents tolèraient ses jeans troués.Elisa savait donc qu'elle pouvait directement se rendre au bureau de la CPE ,qui tolèrerait son quatrième retard du trimestre avec une heure de colle.
C'est là qu'elle les vit.Au moment où ils traversaient la cour, tous deux munis d'une carabine, s'échangeant les dernières instructions:"pas de blessés, des refroidis!" Son sang n'avait fait qu'un tour et elle s'était mise à courir en direction du commisariat qui était à deux kilomètres.
A présent, Elisa n'était qu'une douleur sourde , mais ses jambes continuaient malgré tout, cette chorégraphie ridicule, accompagnées d'une sorte de râle plaintif.Elle ne voyait presque plus rien derrière les larmes, et son estomac commençait à indiquer qu'il n'allait plus abriter le déjeuner du matin très longtemps Enfin, l'enseigne "commisariat" se dessina devant elle. Dans un ultime effort elle monta les marches quatre à quatre, enfonça littéralement la porte et beugla avec une voix qui lui était inconnue jusqu'ici: qu'ils allaient tous mourir sans exception, qu'il était certainement trop tard et qu'elle avait échoué.
Autour d'elle toutes les silhouettes bleutées se figèrent, comme percutées par la même idée: " et voilà, il est pas dix heure et on a déjà droit à la timbrée de service". Mais l'un des policiers alla jusqu'à elle, lui demandant de se calmer.Elle le regarda intensémment, son visage était écarlate, son nez perdait du sang, ses yeux étaient comme rentrés dans leur orbite, sa tête cognait comme si tous ses neurones avaient décidés de sortir par la force. Mais elle articula avec précaution car elle savait qu'elle ne tiendrait plus très longtemps:
" Je suis au collège Lasalle, deux élèves sont arrivés avec des fusils et ont décidé de tuer tout le monde; c'est peut-être déjà fait". Elle eut juste le temps d'entendre l'un des policiers hurler " on y va! vite! vite! vite! " puis sentit sa bile se répendre sur elle au moment où tout s'éteignait.
Elle s'éveilla dans une chambre d'hôpital. Elle vit d'abord sa mère qui lisait un magazine féminin, puis aperçu son père qui parlait avec une infirmière. Elle était branchée à une perfusion et sentit une sorte de tuyau dans son nez. Elle voulu demander ce qui s'était passé, si ses camarades étaient tous morts, mais elle ne pu sortir un son. Elle ressentit alors un immense désespoir et pleura tout son soul. Elle fut prise de spasmes incontrôlables et vit sa mère se lever brusquement et appeler à l'aide.Un médecin entra, lui posa la main sur la poitrine et lui dit que tout allait bien, qu'elle devait se calmer sinon les perfusions ne tiendraient pas et qu'elles avaient été placées là pour l'aider à reprendre des forces. Sa voix était chaude et douce. Elle referma les yeux et inspira profondémment,s' infligeant ainsi une douleur des plus intenses.
Elle entendit à nouveau l'homme lui expliquer qu'elle avait été héroïque, que grace à elle, ses camarades avaient été sauvés et qu'il n'y avait eu que quatre bléssés.Il s'adressa alors à ,ses parents.Il tentait de les rassurer en leur indiquant que c'était normal, qu'Elisa était en état de choc et qu'avec l'aide de la psychologue, les choses rentreraient bientôt dans l'ordre. Elle s'endormit, bercée par l'avalanche de questions parentales qui suivirent le diagnostic.
Trois semaines plus tard elle était rentrée chez elle et pestait contre sa mère, qui refusait qu'elle retourne au collège le lendemain. Car Elisa avait mis quatre jours à remarcher et que ses cauchemars n'avaient disparu que depuis une semaine et qu'il était donc bien trop tôt. Mais, comme lorsqu'il avait s'agit de faire accepter le crayon noir sur les yeux, c'est son père, épuisé par ce combat de poules, qui, il le savait, n'aurait jamais de fin ,car le terme "lâcher-prise" est une insulte en langage féminin, mit un point final aux ultra-sons.Il imposa que sa fille aille dès le lendemain au collège, mais qu'au premier signe de fatigue, de déprime ou de débauche, elle réintègrerait son lit vite fait!
Elisa repris donc le chemin de l'école, et fut accueillie d'une façon déroutante. Les autres allaient vers elle avec un mélange d'intense gratitude, mais aussi avec une sorte de voyeurisme. En effet, la plupart d'entre eux n'avaient même pas vu les apprentis assassins qui avaient décidé de ne pas agir tout de suite, mais de d'abord s'installer dans le placard destiné aux produits d'entretien. Ils voulaient faire un pacte, une sorte de rituel de mort avant de la donner. Emportés par cette séance macabre, ils étaient restés enfermés là près de quarante cinq minutes.Lorsqu'ils s'étaient enfin décidé à éliminer leurs camarades, la police arrivait sur les lieux, ne leur permettant de ne blesser que le gardien à l'épaule et monsieur Jaquemin, le professeur d'histoire, au mollet.Puis tout était allé très vite, les policiers avaient agit avec force.Les deux adolescents avaient ensuite été transportés au même hôpital qu'Elisa, l'un bléssé par balle à l'abdomen et l'autre avec une hanche pulvérisée à la matraque.
C'est pourquoi les élèves voulaient savoir comment elle avait compris ce qui se tramait, si leur fusil était gros et s'il avaient bien dit qu'ils voulaient tuer tout le monde. Elle répondait rapidement aux questions puis fuyait vers la salle de classe d'un pas incertain. cela dura quelques temps puis, peu à peu les autres se désinteressèrent d'elle, au profit des petites histoires habituelles.Et notamment celles qui concernaient Coralie, la fille la plus jolie du collège. Elle avait encore trompé Julien. Cette fois ci c'était avec l'un des musiciens de The spécimen.Le groupe qui faisait un concert après la chorale, à la fin de chaque trimestre. Elisa était enfin redevenue quelqu'un de normal, d'invisible. Une chose avait tout de même changé: les cours de sport. A présent on la choisissait volontier dans l'équipe, comme une sorte de reconnaissance éternelle à l'acte particulier, qu'elle avait accompli quelques mois auparavant.
Justement ce matin là, il y avait basket. Elle avait été choisie dans les premiers sans essuyer la moindre raillerie et cela lui procurait une grande sensation de bohneur. Le match était commencé depuis quelques minutes et personne ne lui avait encore passer le ballon, mais il n'y avait pas eu non plus de réelle occasion. Elisa se laissait un peu aller à ses rêveries quand tout à coup, une masse noire et ronde fonça droit sur elle avec la vitesse de l'éclair. Mais elle fut stoppée net dans sa course.Lorsqu'elle rencontra son nez.
bienvenue à toi, dans ce petit endroit rempli de n'importe quoi..des petites histoires de liberté ou des gros chagrins de vernis écaillé ou des riens du tout qui deviennent des affaires d'état..enfin des ptits bidules de filles quoi..